/!\ Âmes sensibles s'abstenir. La suite contient des éléments pouvant choquer les jeunes personnes. (Sisi, ça peut.)
Carenn
Première partie
Le Libertin entra dans la taverne, calmement. Comme à son habitude. Et comme toujours, les regards se tournèrent vers lui. Le détaillèrent. Avant de se détourner, certains murmurant des insanités. Il haussa les épaules, indifférent. Il ne ressentait jamais rien. Chaque soir, chaque nuit, il parcourait les tavernes, les bois, les demeures, parfois. A la recherche d’une proie, une cible. Pour, peut-être, tenter de ressentir quelque chose.
Il s’avança au comptoir, prenant place sur un des hauts tabourets. Les jambes croisées. Son regard sombre, pourpre, fixé sur le jeune Tavernier. Celui-ci ne semblait pas se rendre compte de l’attention – factice – que lui portait le Débauché. Faisait comme s’il était normal. Puis le regarda enfin.
-Vous désirez ?
-Tu ne veux même pas savoir, répondit innocemment le Vampire.
Un sourire en coin ornait ses lèvres blanches. Légèrement pervers. Le Tavernier arqua un sourcil, puis se détourna. Alors, le Client parcourut la grande salle des yeux. Peu de monde ce soir-là. Peu comestibles, également. Un Nain, un Ogre, un Orque puant qui achevait son « repas ». Il plissa le nez en notant la présence d’un Prêtre. Odieuses créatures que celles-là. Elles lui gâchaient son travail.
Cependant, le Tavernier, après avoir servi une cliente, revint vers le Libertin. Visiblement, il était intrigué. Autant par ce personnage à l’apparence débauchée – et pas seulement l’apparence, apparemment – que par l’accent de cette voix, le physique étranger à la région.
-Qu’est-ce qui vous amène dans les parages ? Vous ne semblez pas d’ici…Me tromperais-je ?
-Nullement.
La voix prenait des intonations slaves, ou nordiques, peut-être. Un charme ajouté à ceux déjà présents chez le Débauché. Le corps d’une étroitesse extrême, presque étrange, était souligné par un haut noir, près du corps, secondé d’un short de cuir noir, moulant les formes de son bassin, montant haut sur les cuisses, voire à mi-fesses. Une longue paire de bottes montait haut sur les jambes fines, les rallongeant quelque peu.
Etant donné que le Tavernier semblait attendre une quelconque réponse, éventuellement, à l’une de ses questions, il s’exécuta.
-Toutes les branches de la famille ont été rapatriées à la Maison Mère.
-Vraiment ? Dans quel but ?
-‘Me rappelle plus.
Le jeune Tavernier passa une main dans ses cheveux, dégageant une petite paire de cornes entre les mèches noires. Un Démon. Celui-ci semblait perplexe.
-Ce n’est pourtant pas quelque chose que l’on oublie…
-C’est parce que je n’en ai rien à faire.
Un peu surpris du je-m’en-foutisme totalement naturel chez le Vampire, le Tavernier se retint de faire les grands yeux.
-Vraiment…Et…Vous allez retrouver du monde, je suppose… ?
-Probablement. Entre ceux d’Asie, de chez moi, d’ici, d’ailleurs…
-De nul part également, compléta le jeune Démon.
-Aussi.
-Vous venez donc de si loin ?
-Aucune idée.
Consternation. Le Tavernier faillit en lâcher le verre qu’il essuyait.
-Vous intéressez-vous à quelque chose, au moins… ?
Il eut un petit instant de flottement, en pleine réflexion et analyse de la phrase. Puis il haussa les épaules. Seule, la nuit était intéressante pour lui.
-Peut-être…
Le Tavernier se pencha, tendant l’oreille pour mieux entendre. Et le Libertin en profita pour y glisser un petit bout de langue en une léchouille taquine, le faisant se replier aussitôt dans ses quartiers.
-J’aime une chose, déclara-t-il en riant. Une seule et unique chose. Et j’en fais mon métier.
Ingénu, le Démon sourit.
-Qu’est-ce ?
-Je couche.
Cette fois, ce fut à son interlocuteur d’avoir un temps d’arrêt. Stupéfaction.
-CARENN !
Le Vampire sursauta en entendant son propre prénom. Tiens, quelqu’un l’appelait… ? Il cligna des yeux, intrigué. Il n’était pas dans la taverne. Il n’y avait plus le jeune Démon en face de lui, derrière la comptoir. Dommage, il était bien mignon.
Alors, par ses yeux entrouverts, il fixa celui au-dessus de lui. Avant de se rendre compte de la situation. Ses jambes largement écartées, entre lesquelles l’Autre allait et venait en émettant de petits bruits rauques, tout à sa tâche, à son plaisir. Mais lui…Encore une fois, il ne ressentait rien. Il avait encore laissé son esprit divaguer pendant son travail.
Face à la médiocrité des actions de son partenaire du moment, il échappa un soupir. Ennui. Ce qui fut interprété de toute autre manière. Il laissa penser. Il s’en moquait royalement. Peut-être était-ce cela, son problème. Peut-être se désintéressait-il de tout, en fait. Pourtant, il avait beau faire l’effort, il n’y arrivait pas.
Son corps réagit à peine lorsque l’Autre se libéra en lui. Il simula, comme bien d’autres fois. Certains clients étaient lamentables, et se prenaient pour des Dieux dans ce genre de situation. Il le laissa se retirer, puis s’assit. Il arrivait qu’il sentit quelque chose avec des clients. Et cherchait toujours à retrouver cela. Son corps réagissait parfois. Pas l’esprit. De rares fois, il était vrai, la combinaison du corps et de l’esprit était présente. Et dans ces moments-là, il se sentait bien.
Mais c’était rarement le cas.
Il se rhabilla hâtivement, puis quitta la chambre de la taverne, après avoir empoché sa paye. Il descendit les escaliers, se retrouvant dans la taverne. Aucun sentiment pour le dernier malheureux à s’être introduit en lui. Et Dieu savait qu’il en faisait tourner, des têtes et des yeux.
Il acheva de remettre son haut, et repartit à l’affût. Il en voulait un spécial. Un différent. Un qui pourrait lui donner ce qu’il cherchait. Un instant, son regard s’attarda sur le Démon qui gardait le comptoir. Jeune. Bien fait. Mignon. Mais peut-être trop timide, renfermé. Il garda dans un coin de son esprit cette possibilité, pourtant, bien que sachant qu’il l’oublierait rapidement. Comme tous les autres.
Il se laissa retourner par une main puissante. Et fit alors face au Prêtre. Son sourire en coin s’élargit, probablement moqueur. Probablement. Il n’en savait rien.
-Eh bien, « mon Père » ?
Il se moquait éperdument de cet homme. Il n’avait absolument rien à faire de son existence. Comme pour tous les autres. Cet homme désirait probablement sa perte, du fait de sa fonction et de son métier.
La main du Religieux attrapa violemment la base du visage fin et pâle, serrant fermement. L’indécision se fit fort ressentir dans les yeux d’eau lorsqu’ils lurent l’indifférence totale du Libertin. La peau frémit sous les doigts alors qu’il serrait.
Seigneur, cette créature…
Le Débauché se gênait rarement. Et ici, il n’avait qu’à se baisser pour avoir ce qu’il voulait. Il aimait jouer. Il adorait cela. Son passe-temps favori. Surtout ce jeu-là. Face à l’hésitation du Prêtre, il ferma à demi les yeux. Un contrôle de son corps l’amena à émettre un long frisson quand les doigts, étroits mais musclés, serrèrent un peu plus.
-Enfant du Diable…, marmonna l’homme.
De sa manche glissa une dague dans la paume de sa main. Il entraîna le Libertin dans un coin plus sombre de la taverne, sans le lâcher. C’aurait pourtant dû être son premier geste de survie. Lâcher cette créature de Satan. Mais il ne s’en rendit compte que trop tard, en prenant conscience qu’une main agile et fine glissait le long de son torse, pour disparaître sous la ceinture de son pantalon, défaite au préalable par l’autre main. Un brin de langue rose pâle passa sur les lèvres blanches. Deux canines pointèrent brièvement. Plus courtes que la moyenne vampirique. Il avait entendu parler de cette sous-catégorie d’êtres nocturnes. Plus rares, vivant difficilement, selon leur lieu de vie. Car atteints d’un mal étrange. Différent pour chacun d’entre eux. Effacement de la majorité de leurs capacités à ressentir. Ils occupaient alors leur temps libre à exciter ces rares sentiments, généralement seuls choses qu’ils possédaient en ce monde. Et celui-ci était à l’affût, vraisemblablement. Il cherchait sa proie, celle qui lui fournirait ce qu’il désirait. Celle qui constituerait sa drogue de l’instant.
-Le Diable lui-même ne veut pas reconnaître mon existence, murmura le Débauché.
La bouche se pinça légèrement lorsque la lame de la dague s’appuya contre son abdomen. Uniquement la pointe. Pour l’instant.
Seigneur, ce qu’il cherchait…Il cherchait ce qu’il vient de trouver…
Symbole de douleur, même légère, que cette moue formée par le visage pâle. Il sentit la main se retirer lentement de son pantalon, qu’elle n’avait pas eu le temps d’explorer plus en profondeur. Acculé contre le mur, la lame le retenant à cette place, le Libertin ferma à demi les yeux. Le Prêtre serrait de plus en plus fort le bas de sa mâchoire entre ses doigts. Un soubresaut le parcourut quand la dague commença à s’enfoncer entre ses chairs, lentement. Comme un test.
Il ne put retenir un gémissement. Enfin. Ce qu’il attendait depuis si longtemps. Une sensation qui emprisonnait ses sens, jouait avec eux. La main, bien que le retenant, laissait toute liberté à son corps. Il inclina la tête en arrière, ses incisives passant sur sa lèvre inférieure. Un frisson incontrôlé agita son corps frémissant.
Enfin.
Enfin, il ressentait.
Les yeux bleu d’eau se retinrent de s’écarquiller.
Seigneur…Cet être cherchait sa propre douleur…
Sans qu’il sut pourquoi, il ne parvenait pas à retirer la lame, l’enfonçant plus à chaque instant. Les réaction de la créature le fascinaient. Comme si pour la première fois, elle découvrait une raison d’être, d’exister. Il savait que le Libertin ne mourrait pas de cette arme. Du moins, pas s’il la maintenait enfoncée dans cette zone. Il voulait…Non, il devait connaître. Il fallait qu’il sache. Jusqu’où cette recherche du mal être devait-elle être menée ? Etait-ce la seule chose que pouvait posséder le Débauché ? La peau de celui-ci, bien que fraîche, était encore un peu moite. Une odeur légère, mais prenante, caractéristique, émanait du corps plaqué au mur. Une odeur de sexe. Présente depuis longtemps. Ou souvent, au choix. Les deux étaient possibles.
Un petit râle de la voix aux accents nordiques le fit redescendre sur terre. La lame enfoncée jusqu’au manche mettait l’être dans tous ses états.
-Seigneur Tout-Puissant…, souffla le Prêtre. Il…
La créature aimait. Elle en redemandait. Elle voulait plus.
Le vampire se sentait vibrer sous la lame. Même dans ses nuits les plus folles, il n’avait jamais ressentit cela. Il commençait à trouver. A travers ses paupières mi-closes, l’effarement de l’homme était parfaitement visible.
La lame effilée commença à descendre lentement. Après son passage, la plaie se refermait doucement, disparaissant au fur et à mesure. Le métal effleurait ses organes, éveillant des sensations toujours inconnues en lui.
Afin que personne ne se rende compte de ses agissements, le Prêtre s’était rapproché du vampire, cachant la lame par son corps. Il regretta lorsqu’il sentit les lèvres humides se glisser dans son cou, puis frôler la peau jusqu’à l’oreille.
Non…Pas ça…
Surpris, il retira brusquement la lame du ventre de l’être. Un gémissement vint se loger dans le creux de son oreille, désireux de plus de sensations. Il s’écarta aussitôt de lui, le retenant contre le mur d’un bras tendu, sa main plaquée à la base du cou du Débauché.
Seigneur, non…
Les prunelles le fixaient, ne le quittaient plus. Elles qui semblaient si indifférentes plus tôt. Les yeux maquillés de noir, la couleur de sang sec des pupilles ressortant de ce fait. Visage légèrement baissé, yeux levés sur lui. Fixes, toujours. Les mèches noires, plus tôt calées derrière une oreille, étaient retombées devant le visage blanc.
Pourquoi…Pourquoi ce regard insistant… ? Son rang de Prêtre ne lui permettait pas de mener à l’extase ce genre de créatures.
Il se mordit brutalement l’intérieur des joues lorsque les lèvres s’entrouvrirent brièvement pour laisser tomber deux mots.
-Prends-moi.
Ces termes, vulgaires, sortaient pourtant parfaitement normaux de cette bouche aux pêchés probablement nombreux, incalculables.
Il ne sut jamais comment il s’était retrouvé dans cette chambre de la taverne. Le Débauché à califourchon sur lui. Placé sur son entrejambe. Exécutant des frottements de son bassin sur la partie sensible. Partie encore vêtue, bien que dépourvue du pantalon.
Ô Seigneur, pourquoi se laissait-il entraîner ainsi ? Il n’avait pu se refuser à la créature. Irrésistible attraction. L’indifférence avait repris sa place sur le visage du vampire.
La main de ce dernier s’appuya juste au-dessus de son entrejambe, sans cesser sa gestuelle pour autant. Il cherchait à faire venir le désir chez l’humain. Et n’allait pas tarder à obtenir ce qu’il désirait. Puis, le dernier rempart de vêtement disparut, bloquant légèrement sur le membre dressé en s’ôtant. Prenant la verge entre ses doigts, le Libertin se positionna au-dessus avant de se laisser redescendre, guidant l’« objet » en lui, s’empalant de lui-même dessus. Il rejeta la tête en arrière, resserrant légèrement les cuisses de part et d’autres du bassin de son partenaire du moment, la présence en son intérieur se faisant plus ressentir. Ses reins se mouvaient, ondulaient.
Et le Prêtre maudissait toute espèce telle que ce vampire. Probablement pire qu’un vampire ordinaire. Dans un élan soudain, il parvint à se redresser, renversant l’être sous lui. Toujours en lui. Les cuisses enserraient sa taille. Il fallait qu’il en sorte. Qu’il se retire au plus vite.
L’état extatique dans lequel se trouvait le vampire confirma alors ses pensées de tantôt. Celui-ci cherchait deux choses dans son existence. La douleur. Le plaisir. Essayant de rester lucide, ce qu’il avait du mal à faire, il promena une main sur le côté, tâtant les draps. Où était-elle donc… ?
Ses doigts se refermèrent sur la grosse croix d’or qu’il portait toujours, lourde, large, épaisse, autour de son cou. Elle devrait pouvoir faire l’affaire. Peut-être était-ce un peu trop. Mais vu cette créature, ce serait probablement, au contraire, ce qu’il fallait. Pourtant, trop. Ca n’irait jamais. Trop d’étroitesse dans ce corps tout en minceur.
Laissant brusquement de côté ses appréhensions, il écarta d’une main une des jambes du vampire de sa taille, se retira rapidement et glissa dans le même geste trois doigts de cette main en remplacement à l’intérieur du corps. Le vampire, mécontent probablement, se retourna alors, se positionnant à quatre pattes, cherchant à s’empaler plus sur les doigts. Toujours chercher plus. Plus loin. Sans réfléchir, le Prêtre introduisit alors un quatrième doigt, puis, face à l’insistance de la créature nocturne, enfonça le cinquième dans le corps. Un coup de rein brusque fit pénétrer la main jusqu’à la moitié en son intérieur. Les hanches s’agitaient autour de la main, donnaient des élans. Un nouveau mouvement violent de rein le mena plus loin, immobilisant la main jusqu’au poignet.
Il persistait à penser que la croix serait trop. Elle faisait presque le double de son poing fermé, en épaisseur. Et les extrémités étaient plates, aux rebords droits, même si la croix était cylindrique.
Il écarta légèrement ses doigts dans le corps. Un gémissement étouffé par l’oreiller répondit presque aussitôt. Mélange des sensations. Le Débauché commençait presque à oublier tout ce temps de recherche, d’essais, de nuits infructueuses. Il s’interrogea cependant un court instant quand un métal froid frôla sa cuisse. Qu’était-ce donc… ?
Le Religieux retira précipitamment sa main, n’y laissant que trois doigts à l’extrémité. Très vite, ils écartèrent l’intimité, la croix d’or glissant contre la peau brûlante. Puis elle pénétra brusquement le corps à demi, le faisant se cambrer fortement avec un petit sursaut. D’un nouveau geste brusque, il enfonça entièrement la partie longue et lisse de la croix, ses doigts à l’extrémité commençant à la faire tourner lentement. Le corps tremblait légèrement. N’était-ce donc pas suffisant ?
Il lâcha la croix, la laissant où elle était, puis retourna brutalement le vampire. Yeux mi-clos, entièrement soumis à tout traitement. Des lèvres blanches s’échappaient des mots silencieux, inexistants.
Il prit dans sa main le membre de l’être, pressant fermement de ses doigts. La verge ne tarda pas, se gonflant à mesure. Il amena son pouce à l’extrémité, appuyant contre, empêchant toute sortie. Il menait ses expériences sur le corps moitié gémissant. Son autre main récupéra la dague, celle-là même qu’il utilisait plus tôt dans la taverne. Il fit glisser la lame sur la peau du torse, taillant finement l’étendue blanchâtre du corps qui se tortillait sous lui. Les marques sombres et rouges disparaissaient après le passage, cicatrisant avec une rapidité fulgurante.
Cet être ne pouvait vivre que dans sa propre douleur. Et jusqu’à présent ne survivait que grâce à un plaisir qu’il recherchait activement chaque nuit, en arpentant les tavernes et tous lieux susceptibles d’abriter des êtres de chairs. Sans toujours le trouver à chaque fois.
Il ôté soudain la lame de la dague, ses mains, regardant avec effroi les conséquences de ses gestes.
Le vampire, haletant, se mit sur le côté, remontant ses jambes contre lui, la croix bougeant lentement, agitée par des mouvements du bassin. Le Prêtre tendit la main, attrapa le bout de la croix. Tira violemment dessus, la retirant. Un soubresaut, le corps se crispa quelque peu. Mais bien vite, l’être redevint calme, l’indifférence reprenant place sur le visage pâle.
Le Religieux se jeta presque hors du lit, enfila avec rapidité son pantalon, et se rua dans le couloir, claquant la porte en sortant, presque courant.
Seigneur, qu’avait-il donc fait ?
Le Libertin s’assit sur le lit. Il avait sentit un étourdissement le prendre de plein fouet, une chaleur inhabituelle s’était emparée de lui. A présent, ce n’était plus que comme une lointaine impression. Son corps avait déjà oublié. Ou plutôt, cette demande incessante continuait, toujours plus forte. L’esprit se rappelait vaguement des sensations, s’en déchargeait au fur et à mesure. Il se leva, récupéra ses vêtements qu’il remit hâtivement avant de quitter la pièce. S’étirant, il descendit les escaliers menant à la salle où se trouvaient les clients. Le Prêtre avait disparu. Rien d’étonnant à cela, vu l’expression de son visage avant de partir.
Il avança au fond de la taverne, s’allongea sur un sofa. Ferma brièvement les yeux, les rouvrant quand un corps chercha à se glisser entre ses jambes. Les prunelles sang fixèrent le Nain déjà à demi déshabillé.
-On paie, mon grand.
Le Nain hocha la tête, retrouva son pantalon duquel il sortit une petite bourse, la lui tendant. Le Vampire accepta. Et laissa faire l’être qui faisait la moitié de son corps en hauteur, se laissant déshabiller. Et prendre. Comme toujours.
Tiens, au fait…
C’était quoi, le précédent, déjà… ?
Carenn Yasmov’, vampire de sous-catégorie. Issu de la troisième branche importante de la famille Yasmov’. Un être toujours en quête de sa propre douleur, à la recherche d’un douloureux plaisir. Qu’il occulte sitôt venue la fin.
Le Débauché entrouvrit ses yeux carmin lorsque le nain se retira.
/Le Diable lui-même ne veut pas reconnaître mon existence.\
Deuxième partie
Le Débauché passa une main dans ses mèches noires, dont la longueur cachait juste ses oreilles. Il laissa les grandes mains du demi Géant s’aventurer loin sur son corps étroit et frêle, attendant. Il attendait toujours quelque chose. Tout en ignorant ce qu’il voulait réellement.
Le désir.
Quelque chose qui le rongeait, lentement.
Qui l’habitait depuis sa naissance.
Désir inassouvi durant des années d’enfermement.
Il se cambra légèrement sous les coups de reins un peu brusque de la créature en lui. Un demi Géant. Pas mal, pour une brute comme ça. Il occupait assez bien le temps.
Mais sans plus.
Il n’avait encore pas assez.
Il manquait toujours quelque chose.
L’être le laissa allongé sur le divan, au fond de l’habituelle taverne, quelques pièces d’or au creux de la main. Le Libertin remonta son mini short sur ses fesses – du moins le peu que ça pouvait cacher. Puis il se leva. S’étira lentement. Son regard de sang sombre scruta les clients qui éventuellement avaient pu arriver entre-temps dans la taverne. Pour une fois, il y avait plus d’une vingtaine de personnes. Ca changeait des trois, quatre habitués quotidiens.
Il circula lentement entre les tables, détaillant chaque corps attentivement. Et, parfois, les visages. Moins intéressants.
-Carenn ! Répond, quand on t’appelle, enfin !
Il se retourna alors vers le comptoir, d’où venait la voix. Derrière, le nouveau tavernier lui faisait signe de s'approcher. L’être était très semblable au précédent. Un jeune Démon, nanti d’une petite paire de cornes légèrement torsadées. Un sourire parfois peu encourageant à l’innocence étirait joliment ses lèvres vermeilles.
-Alors, toujours en chasse ?
-Comme d’habitude.
Le Vampire émit un faux soupir ennuyé, ce qui amusa grandement le Démon.
-Tu devrais te reposer, parfois, proposa-t-il, se reprenant.
Carenn haussa les épaules, et se mit à observer le plafond, une expression attentive à sa contemplation se posant facticement sur son visage pâle.
-Si, si, je t’assure ! Tu n’en serais que plus en forme pour tes, euh…« Clients », tu ne crois pas… ?
Un grand rire, un peu sec, bien qu’aux sons cristallins, lui répondit alors. Le Débauché s’accouda au comptoir, le haut de son visage caché dans sa main, un grand sourire dessiné sur ses lèvres dévoilant ses dents blanches, ses canines. Trop courtes pour un vampire normal, trop longues pour un humain.
-Je ne peux pas me reposer… !
Le tavernier se pencha un peu au-dessus du comptoir, rapprochant son visage de celui du Vampire. Celui-ci ôta alors sa main, dégageant ses grandes prunelles sang. Un sourire, toujours, au coin sur ses lèvres blanches.
-…Et il va vite falloir que je me trouve un partenaire, murmura-t-il. Cet imbécile de géant n’a même pas fait la moitié de ce qu’il pouvait faire.
-Ben cherche, mon grand.
La pichenette qu’envoya le démon sur le front du Libertin n’eut pas beaucoup d’impact. Le Vampire se dressa sur la pointe des pieds d’abord, puis d’un mouvement souple et rapide, se hissa sur le comptoir, pour ensuite ramener ses jambes à lui. Ses doigts longs et fins se tendirent, pour s’enrouler dans le tissu souple du col de son interlocuteur, tandis que ceux de l’autre main parcouraient lentement la ligne de la mâchoire.
-C’est bien ce que je fais, répondit-il alors.
L’autre, sans se démonter pour autant, soupira doucement.
-Et ça va me coûter combien, tes histoires ?
Un petit rire cette fois, franchit les lèvres souples et pâle.
-Moment de bonté de ma part : ce sera gratuit.
-Pas de problème.
Le Tavernier lança alors une main à la nuque du Libertin, et l’attira contre lui, le descendant du comptoir par la même occasion. Mais comme il laissait ses lèvres s’aventurer sur celles du Débauché, celui-ci l’intercepta en positionnant une main devant sa bouche, l’arrêtant juste à temps. Puis agita un index en signe d’interdiction.
-Jamais les lèvres.
Le Démon haussa les épaules. Une chose de moins à se préoccuper. Par la suite, il plaqua le Libertin au sol, sous lui. L’indifférence caractérielle de l’être le fascinait, parfois. Quelle que soit la torture subite, il ne s’en plaignait jamais. Et paraissait même n’avoir rien eu. Son mental semblait ne jamais avoir eu affaire aux coups durs de la vie, ceux que toute personne devait affronter tôt ou tard.
Jamais brisé.
Il leva les yeux quand le Libertin, à califourchon sur lui après un habile reversement de position, s’empala brusquement sur son membre, ses paupières mi-closes. Ses incisives passant lentement sur sa lèvre inférieure, son bassin entama des mouvements volontairement irréguliers sur le bas-ventre, se soulevant, s’abaissant, avec rapidité, y mêlant parfois une lenteur lascive.
-Bon sang, Careeeenn…
Le Démon plaqua ses mains sur son visage, serrant les dents. Le Débauché, juste en baissant son short, pouvait mener n’importe qui où il le désirait. Il faisait ce qu’il voulait. C’était une sensation grisante, et terrifiante en même temps. Si agréable…
Le visage du Libertin, lors de ce genre d’ébats, semblait parfois prendre une expression normal. Moins indifférente.
Les paupières mi-closes.
Les lèvres blanches entrouvertes. Esquissant un sourire léger. Plus celui éternellement en coin. L’autre. Celui qui cherche le plaisir de chair. Et veut le trouver.
La tête se rejeta en arrière, les coups de reins du Débauché s’accélérant. Il cherchait toujours.
Le Démon sentit soudain un doigt effleurer la base de son membre, juste au niveau de l’intimité dans laquelle il était plongé. Et se glisser à l’intérieur, frottant contre la verge, entre celle-ci et la paroi de chair.
Il voulait plus.
Toujours plus.
Il se dressa à demi, sans gêner pour autant le Libertin. Il tendit un bras, sa main rampant sur une fesse du Vampire. Ses doigts glissèrent là où se trouvait celui du Débauché, pénétrant en son intérieur avec le membre, sur les côtés, écartant un peu plus les parois de cette intimité étroite.
Un vague, très vague, gémissement lui parvint. Il commençait à trouver. Peut-être. Et approfondissait ses recherches. Les mouvements de bassin lui indiquèrent qu’il désirait aller plus loin. Beaucoup plus loin… ?
Les paupières du Libertin s’entrouvrirent sur un regard presque embué. Presque, c’était la différence. Quelque chose lui manquait toujours.
Plus…
Il lui fallait encore plus… !
Un des pieds du Démon heurta une bouteille. Un petit bruit de verre leur parvint. Les yeux du Tavernier descendirent alors sur le récipient d’alcool. Forme cylindrique. Longue.
Ses doigts, plongés presque en intégralité dans le corps du prostitué, s’écartèrent les uns des autres, avec précaution. Un tressaillement du corps étroit lui répondit indistinctement.
Son autre main, à s’accrocher, parfois désespérément, au sol, rencontra elle aussi une bouteille. L’absence de bouchon ne le surpris pas, quand ses doigts montèrent au goulot.
Et…
Seigneur, le simple, très simple mais étudié mouvement de hanches qu’exerçait Carenn suffisait à lui faire perdre ses moyens. Lui, Démon, ainsi défait par un Vampire prostitué. Il retira sa main, exaspéré, s’attirant presque un regard noir du Libertin. Etrange impression qu’une expression réelle sur ce visage. La sensualité qui émanait de l’être se renforçait. Il sentit alors son corps s’échauffer encore plus, les parties basses y gagnant dans cette chaleur. Son membre se durcit un peu plus, se dressant d’avantage dans le corps étroit, tandis qu’au contraire les muscles intérieurs du Vampire se resserraient autour de lui, frottant au rythme des vas et viens en une sensation infernale.
Sa main se crispa sur le haut de la bouteille. Le plus déstabilisé des deux n’était pas celui qui aurait dû l’être.
Perdu, il appuya ses mains contre le Libertin, le repoussant soudain. Celui-ci regagna la liberté de son corps, remontant d’une main rapide et agile son mini short peu couvrant, sur ses fesses. L’indifférence avait déjà repris sa place habituelle sur le visage blanc. Le Démon ramena ses jambes à lui, fixant avec de grands yeux le Débauché, lequel s’asseyait sur le comptoir, mine de rien.
-Ne…Ne me refais plus un coup pareil !
Il se releva péniblement, les jambes encore tremblantes. Les pieds du Vampire se balançaient tranquillement dans le vide. Puis elles se levèrent, passèrent par-dessus le comptoir, écartées avec une large pointe d’insolence. Un sourire, à nouveau en coin, avait établi son quartier sur les lèvres blanches, dans le domaine de la moquerie. Pas une once de fatigue ne semblait habiter le Libertin. Pas un souffle plus rapide que l’autre.
Tandis que lui avait cru mourir de plaisir…
Le Débauché ramena ses mèches derrière son oreille. Non, l’effort ne l’avait pas décoiffé. Il ramenait toujours ses cheveux de cette manière. Et ça ne tenait jamais. C’était une partie de son charme. Une infime partie…
Le Démon s’accouda au comptoir, menton posé dans la paume de sa main. Son regard lança un éclair peu encourageant à un jeune homme, quand celui-ci s’apprêtait à parler à Carenn. Mais, sans se laisser intimider, il n’en tint pas compte. Et le Libertin, de nouveau occupé, ne prêta plus attention à quoi que ce soit. Si attention il avait y pu avoir…
Le Débauché ouvrit les yeux. Son corps était agité, probablement sous les rapides et brusques coups de reins de son partenaire du moment…
Partenaire ? C’était quoi déjà, cette fois ?
Ses prunelles se posèrent sur le Client. Un démon quelconque. Peut-être comme le précédent. Il avait déjà oublié, de toute façon…Mais s’il lui fallait retenir tous ceux qui lui passait dessus, ce n’était même pas la peine d’espérer quoi que ce soit. Impossibilité totale. Il ne pouvait pas. Pas qu’il en ait envie. Juste qu’il ne pouvait pas.
Se rappeler…A quoi, de toute façon, cela pourrait-il lui être utile ? Une chose inintéressante au possible était bien de se souvenir. Il lui semblait d’ailleurs qu’au moindre souvenir, les yeux des humains devenaient humides, se mettaient à couler…Il n’avait jamais compris ce phénomène. Et s’en moquait éperdument.
Il ouvrit de nouveau les yeux. Ah, il s’était endormi…L’autre était parti. Depuis longtemps, s’il en jugeait par la température des draps.
Il se rhabilla rapidement, sortit de la chambre de taverne. Puis, il quitta les lieux, sous les regards attentifs de certains. Bof, ils étaient inintéressants au possible. Comme toujours. Alors qu’il fermait la porte de la taverne, il aperçut vaguement quelques silhouettes à l’extérieur. Elles s’approchèrent de lui comme il empruntait un chemin pour un nouveau lieu où il exercerait son habituelle débauche.
Deux hommes.
Une femme en plus.
Semblables tous trois. Probablement avec les mêmes origines. Leur peau étaient tellement pâle qu’elle semblait luire dans la nuit. Leurs corps trop minces, étroits, donnant une impression de presque maigreur. Des cheveux noirs. Qui avaient tendance à partir dans tous les sens, totalement sauvages et incontrôlables.
Comme lui.
Il posa ses mains sur ses hanches, les fixant. Et mima un sourire moqueur, comme il savait si bien le faire. La femme s’avança devant les deux hommes. Le regard qu’elle porta sur lui était fatigué, chargé de responsabilités.
-Te voici enfin, Carenn, commença-t-elle.
-Peut-être bien, répondit-il.
-Viens. Nous rentrons.
Elle l’attrapa par le poignet, le tirant avec elle, fortement. Elle savait ce qu’elle voulait, et lui n’en avait que faire. Il se laissa donc entraîner, sans énormément réagir.
-Enfin, Carenn ! Quand donc te rendras-tu compte de la situation ?
Le poing du vieux vampire s’abattit sur la grande table de la salle à manger où ils s’étaient réunis. Le Libertin ignorait qui ils étaient. Il s’en moquait éperdument. L’homme l’attrapa brusquement par le col, le redressant sur la chaise.
-Tu ne comprends rien à rien ! Ta mémoire est pitoyable ! Tu ne t’intéresses absolument à rien ! INCAPABLE !
Une femme, celle qui avait ramené Carenn, posa sa main sur l’épaule de l’homme, le calmant doucement.
-Datunn, fais attention…, murmura-t-elle. N’oublie pas qu’il s’agit de ton aîné…
-C’est un gosse… !
-Mais il a treize siècles de plus que toi…
Le vieux Datunn desserra son poing sur le vêtement qui reprit aussitôt sa place contre la peau du Débauché. Celui-ci se rassit – toujours aussi mal – sur sa chaise. Oh, ces types…Aussi idiots qu’inintéressants. Quand donc le laisseraient-ils repartir ?
Il ne comprit pas. Il ne comprit pas quand on l’emmena dans les longs couloirs du manoir. Ni quand ils le firent descendre dans les sous-sol. Ni quand ses poignets furent faits prisonniers de deux larges bracelets de métal épais et solides, soudés à même les membres étroits. Un métal brillant, lisse.
Il oublia vite. Mais eux le firent rester. L’enfermèrent tout le reste de la nuit dans une chambre. Tellement simple, cette chambre, par son mobilier, qu’elle faillit lui rappeler celles des tavernes.
Faillit seulement…
Il avait déjà oublié comment elles étaient…
Lui, ce qu’il savait… ? Parfois, il tentait de s’interroger. Et abandonnait aussitôt, pour oublier dans le même temps. Il rejetait toutes les informations inutiles. Telles que les souvenirs. De tout son être, il les repoussait, les refusait. S’en désintéressait. Toujours. Eternellement. Aucun intérêt. Jamais d’intérêt. Jamais.
Personne, jusqu’à présent, ne lui avait cité ne serait-ce qu’une seule chose assez intéressante pour qu’il se penche sur le sujet. Ou il avait oublié…
Il s’assit au bord du lit. Le seul autre meuble, une commode, était complètement éventrée, renversée sur le sol. Les tiroirs semblaient avoir appris à voler sans beaucoup d’aide.
Il resta un long moment sans rien faire, dire. Sans bouger. Il n’avait envie de rien. Ne savait même pas où il était. Il avait encore oublié.
A toujours perdre ses souvenirs, il lui arrivait d’être lui-même perdu. Mais, sans attache, il s’en moquait. Toujours. D’ailleurs, quel pouvait bien être l’intérêt à toujours se souvenir ? Il n’en voyait aucun.
Le Libertin se leva quand le jour pointa à travers les épais panneaux de bois posés à la fenêtre. Il était resté ainsi, dans cette position assise, au bord du lit, durant tout le reste de la nuit. Probablement des heures. Qu’en savait-il, de toute façon ?
Il poussa la porte, l’ouvrit. Le long couloir, sombre, l’invitait à le parcourir. La pénombre l’attrapa lorsqu’il fit un pas hors de la chambre, ne le lâcha plus. Il marcha lentement, longtemps. Il n’avait que cela à faire. Sa main se baladait sur le mur dans son avancée. Par moment, des bruits de voix se faisaient entendre.
-Même un vampire meurt un jour…, murmura l’une d’elle.
-Il suffit de l’y aider ? demanda une autre.
-Oui…
Il s’en éloigna, sans tenir compte de ces propos. D’autres, non-loin, retentir, peu fortement également.
-Il va mourir ?
-C’est prévu.
-Il faut attendre le Vieux Degenn, pourtant…
-‘M’énerve, ce vieux…
Il passa son chemin, encore une fois. A plusieurs reprises, ce genre de propos fusèrent, les voix passant sous les portes, montant à ses oreilles, patientant ensuite jusqu’à ce qu’il oublie. Ses ongles tapotèrent le mur qu’ils caressaient. Et soudain, une absence mur le fit basculer sur le côté. Juste une porte ouverte sur une pièce sombre. Il atterrit lourdement sur le sol de la chambre. Puis se releva, sans un mot. De toute façon, il n’y avait rien à dire. Il frotta les parties de son corps entrées en contact avec le plancher. Un mouvement, dans le fond, sur un lit à l’apparence complètement hors d’usage, aurait pu retenir son attention.
S’il avait l’habitude eu l’habitude d’avoir de l’intérêt pour ce genre de choses.
-Carenn… ? appela alors une voix.
Un homme, visiblement. Le Libertin ne répondit pas, ses mains posées sur ses hanches étroites. Il entendit le froissement des draps, puis un petit bruit de pas. Une lampe s’alluma sur une vieille commode. Non, pas si vieille que ça. Le bois était encore brillant, mais complètement endommagé, comme le lit. Quelqu’un s’était déchaîné dans cette chambre.
L’homme s’approcha. Dans la lueur de la lampe à huile, le Débauché reconnut un vampire. Il était semblable à lui, sauf, peut-être les yeux, les expressions du visage. La taille. Il était plus grand, également d’une redoutable minceur. De grands yeux vert bouteille brillaient à la lumière de la lampe. Et lui avait un visage expressif, contrairement à lui.
Les lèvres pâles ne se desserrèrent pas à l’appel. Deux mains attrapèrent un de ses poignets, les doigts étroits passant sur le bracelet large en fer.
-Ils t’ont scellé…, murmura le vampire. Depuis le temps qu’ils en parlaient…Apparemment, tu les gênes…
Carenn écoutait peut-être. L’autre plongea son regard dans le sien.
-Tu ne me reconnais pas…C’est normal…
Un haussement d’épaules répondit à moitié à ces paroles.
Mais il voyait bien. Ces yeux n’étaient pas ceux d’un vampire. C’était quelque chose d’incompatible avec leur nature. De grands yeux comme ceux-là, aussi brillants et colorés…Il avait oublié le nom de la « bête » qui les possédait.
-J’aurais un service à te demander…, continua l’autre en lâchant le poignet.
L’absence de réponse continua. Le vampire alla à la commode, sortit d’un tiroir défoncé une feuille blanche, et dénicha un crayon, ou du moins, quelque chose qui écrivait. Et commença à noter.
-J’aimerais que tu cherches Ethan…Tu ne devrais pas avoir de mal à le trouver, il est…Comme moi, physiquement, ou presque. Tu lui diras ce que je note sur le papier. De la part d’Elann…
Puis, les yeux verts se relevèrent sur le Libertin.
-Tu y arriveras, au moins ? Si je te le demande, c’est parce que je sais que tu n’as rien d’autre à faire. Et que tant que tu t’en souviendras, tu iras le faire.
Ce type savait à qui il avait affaire, visiblement. Il lui planta le papier sous les yeux, le Débauché finissant par l’attraper. Et il ne le lâcha pas du regard.
Ca l’occuperait peut-être. Après tout, c’était vrai, il n’avait rien d’autre à faire. Avant, il avait une occupation. Du moins, il lui semblait…
Qu’est-ce que c’était, déjà… ?
Une main le poussa gentiment hors de la pièce, sans pour autant refermer la porte. D’ici, des échos de voix venaient dans la chambre. Peut-être était-ce pour cela qu’il laissait ouvert… ?
Il garda ses yeux rivés sur le papier, qu’il tenait à hauteur de ceux-ci. Quelques fois, il faillit trébucher, ou tomba vraiment, par manque d’attention. Chaque fois, le papier revenait devant ses yeux, avant qu’il ait eu le temps de l’oublier. Et, toujours inattentif au reste, il entra dans une taverne. N’importe laquelle. Il n’y avait personne, à part le tavernier. Il l’aperçut du coin de l’œil. il regarda le nom demandé sur la feuille, lisant « Ezan ». Il n’arrivait à lire clairement que dans sa langue natale. Et de ce fait ne comprenait pas la moitié de ce qui était marqué. Bon, tant pis. Il leva les yeux de la feuille.
Le papier disparut dans sa courte poche, dépassant à moitié. Et il l’oublia.
/Une chose inintéressante au possible était bien de se souvenir.\
/Il avait encore oublié. S’en moquait éperdument. \
/Cela ne servait à rien.\
Troisième partie
A nouveau, il avait été ramené au manoir. L’activité qui y régnait, les personnes qui ne cessaient d’aller et venir dans le couloir, rien ne l’intéressait ou n’arrivait à le concerner, à attirer son attention. Des préparatifs. La plupart des garous semblaient surexcités. Les vampires, un peu plus sobres, ne paraissaient cependant pas moins de bonne humeur. On ne lui avait pas encore fait de réflexion.
Assis dans le couloir, adossé à un morceau de mur, il regardait fixement devant lui. Bientôt, il n’y eut plus d’agitation. Un petit groupe de garous s’approcha de lui. L’un d’eux, de taille impressionnante, le regard noir, l’attrapa sans douceur par le bras, et le traîna dans la pièce la plus proche, sans prendre la peine de le relever. L’homme le jeta presque sur le lit, avant de tirer brusquement sur un de ses poignets pris dans les bracelets de métal. D’un geste de la main, il permit aux autres de s’approcher, s’adressa à eux.
-Je vous le laisse. Vous pouvez ‘jouer’ avec, murmura-t-il, un petit sourire aux lèvres.
Il se leva, après avoir pris soin de confier les poignets à un immense garou. Avant de sortir, il lui lança une longue file de chaîne, épaisse et solide.
-N’oubliez quand même pas ce pour quoi nous sommes venus au départ…
La porte de referma derrière lui.
L’esprit continuellement embrumé du presque Vampire prenait soin, sous chaque assaut des garous, d’effacer le moindre événement qui avait lieu sous ses yeux. Ou sur lui. En toute occasion, il agissait ainsi.
Il avait pourtant l’impression que tout n’en demeurait que plus lourd à porter, quand bien même il ne savait plus rien. Il n’y avait jamais aucun intérêt à se souvenir de ce qu’apportait la vie.
Les mouvements augmentaient en violence à mesure que les garous continuaient. Pendant les mouvements brutaux, l’un lui tira les bras vers l’arrière. Le bruit des chaînes se fit entendre, malgré les râles de son assaillant. Forte respiration. Lui réagissait à peine. A quoi cela aurait-il servi, si rien n’était fait correctement ? L’autre n’était pas un habitué aux plaisirs de chairs masculins. Cela se voyait clairement.
Il détestait ça. Quand des gens croyaient être maîtres dans un art auquel jamais ils ne pourraient accéder ne serait-ce qu’au premier échelon, celui de la médiocrité.
Il détestait ?
Il haïssait.
Seule la douleur était procurée de cette manière. Juste assez pour lui permettre un avis personnel.
Pas assez.
Il voulait plus.
Lui ne saurait pas le combler.
-Alors, Caregann…, murmura la voix rauque entre deux coups de boutoirs. Serait-ce ainsi que tu aimes être pris… ?
En Enfer, Noble Crétin.
-Tes exploits nocturnes ne sont étrangers pour personne…
Nouveaux assauts. Violence qui tentait de doubler. Echec total. Aucun plaisir, sinon une douleur aiguë et agaçante.
-Combien sont passés, avant nous… ?
Pas de réponse. Nombre inconnu. Oublié.
Le garou rit nerveusement. Il n’y allait pas de main morte, accentuant ses mouvements.
-Alors, tu aimes ? Tu aimes ?
Commencement de la vulgarité vis à vis de sa personne et du sexe.
-Oui, bien sûr…Les Putains aiment bien qu’on leur fasse ce genre de choses…
La main souillée du garou partit vivement vers le visage fin. L’attrapa sans douceur. Réaction nulle. Inexistante. Le Débauché se laissait faire sans rien dire.
Et le garou fourra violemment ses lèvres sur celles du Vampire. Lèvres blanches, douces, fines et souples à la fois. Ecrasées par celles de la Bête. Violentées. Malmenées.
Pas les lèvres.
Il tenta de se soustraire à ce contact rude. Première réaction de sa part. Ce qui sembla satisfaire son agresseur. Il continua, pinçant sans douceur, mordillant.
Un léger cri quitta la gorge sèche du Libertin.
Pas les lèvres.
/Dis, Carenn…Tu m’embrasserais, toi ?
/Idiot.
La langue peu experte tenta de s’insinuer entre les lèvres soyeuses. Le barrage des dents la fit reculer.
/Carenn… ?
/Qu’est-ce que tu veux ?
/Tu crois que quelqu’un t’aimera, un jour ?
/Retourne te coucher.
La main pressa durement la mâchoire, obligeant les dents à défaire leur emprise solide les unes contre les autres. Le répugnant muscle franchit la dernière barrière, cherchant sa partenaire dans la bouche réticente. Pour la trouver. Lui courir après. La chercher à nouveau.
Les prunelles sombres étaient entièrement cachées derrière les paupières fermement closes.
Le corps frêle s’agitait nerveusement. Pas à cause des assauts répétitifs de celui du garou.
Il ne voulait pas que l’on toucha à ses lèvres.
/Carenn…Pourquoi pleures-tu, dis-moi… ?
/Retourne dormir.
Pourquoi ? Pourquoi se rappeler toutes ses vieilles paroles, celles qui avaient tué son passé ? Celles que son passé avait tuées ?
Des choses qu’il avait éliminé de sa mémoire, comme tout le reste. Des paroles qu’il ne voulait plus jamais entendre.
Douceur. Infinie douceur.
Pire ennemi qu’il ait jamais eu à combattre.
/Carenn…Tu sais ce que c’était… ?
/Non.
/Mon premier baiser…Comment était le tien ?
/Je n’en ai pas eu.
Cette voix…Cette voix… !
Plus jamais… !
Il tenta d’hurler, pour recouvrir sans résultat les voix qui l’atteignaient. Son corps se soulevait convulsivement. Ses cris résonnaient dans sa gorge, étouffés par la bouche du garou. Un sourire niais étirait les lèvres tordues collées aux siennes.
Il commença à se débattre.
Plus jamais les lèvres.
Plus jamais.
/Carenn ?
/Va-t-en.
/Pourquoi vomis-tu… ? Tu ne te sens pas bien… ?
/Ignobles…Tous…Répugnants…
/Carenn ?
/Puissé-je tous vous oublier, toi et cette famille que j’ai créés…Tous…Et vous précipiter dans la plus démente folie qu’est celle de la vie… !
Il se laissa retomber sur le matelas quand les lèvres et le corps malsains le lâchèrent enfin. Il ne fit même pas attention aux chaînes qui entravaient à présent ses poignets, reliant ceux-ci par les bracelets de métal. La porte se referma derrière le groupe. Certains riaient. L’un s’imaginait plus habile que les autres. Pour l’avoir fait hurler. Crier. Se débattre. Le refuser.
La respiration encore rapide, le Libertin rouvrit les yeux, fixant le plafond. Déjà dans son esprit s’effectuait le processus habituel. Sélection de tous les évènements qui avaient eu lieu jusqu’à présent. Aucun tri. Et l’effacement, aussitôt. Pas de trace.
Le Débauché resta ainsi un long moment, écoutant. A mesure, son esprit effaçait chaque nouveauté enregistrée.
Plus de bruit. Ils étaient partis.
Mais un nouveau pas dans le couloir se fit entendre. Proche de la porte fermée de sa chambre. Un grattement contre le bois de celle-ci se fit entendre. Le vampire fut alors obligé de se lever, de marcher jusqu’à la sortie. Sa main fine se tendit jusqu’à la poignée sur laquelle elle se posa. Pour tourner. Un déclic se fit entendre, sans rien d’autre.
Alors, il posa son front contre le panneau de bois. Ses doigts frôlèrent la surface dure et plane.
-C’est fermé, murmura-t-il.
L’autre ne s’en soucia pas. Quelques coups furent frappés en plus, résonnant désagréablement dans la couloir vide.
-C’est fermé, répéta-t-il.
Mais la poignée se tourna dans sa main, forcée de l’extérieur. La porte s’ouvrit, l’obligeant à se reculer. L’homme dans l’encadrement s’approcha de lui. Un pas souple, gracile. Silencieuse démarche.
Encore un être inconnu.
L’homme resta longtemps.
Après sa sortie, le Vampire Libertin demeura un moment dans sa dernière position. Allongé sur le lit. Sa chemise encore soulevée. Ses cuisses encore à demi écartée. Le souffle toujours court.
Pensées embrouillées. Sans dessus dessous.
Il venait d’entrapercevoir une lumière. Sombre éclaircissement dans une recherche millénaire.
Enfin il commençait à trouver ce qu’il voulait.
Cet homme… Son nom… L’avait-il seulement murmuré, mentionné ? Ou avait-il encore oublié… ?
La porte était restée entrouverte après le passage de l’inconnu. Une nouvelle main la poussa, sans grande douceur. Les iris noirs de l’homme se posèrent sur le Débauché qui n’avait pas changé de place. Ni de position.
Les yeux se plissèrent. Mécontentement. Presque haine.
-Toi…Qui est entré ici ?
L’Obscène Créature se redressa quelque peu, s’appuyant sur un coude. Un sourire en coin s’étira sur les lèvres blanches. Moqueur.
-Je ne sais plus.
Le Garou se rua sur le lit, furieux. La puissante main attrapa l’Être par la taille avec presque violence, le retournant sur le dos.
Pas de douceur dans les gestes.
Juste de la violence.
De la haine.
Il finit par se retirer à son tour, sans prendre la peine de jeter un œil au Vampire malmené. Celui-ci ne bougea pas, durant une durée indéterminée. Laissant la semence blanchâtre couler le long de ses cuisses sur l’une desquelles un large hématome encore frais commençait à disparaître.
Son esprit embrumé commençait l’effacement des récents évènements. Toutes les paroles du Garou repassèrent un bref instant en mémoire, vibrant à ses oreilles sans qu’il n’y prête attention.
« L’Ancêtre Yasmov’ n’est pour nous qu’une fosse à purin que l’on peut remplir à notre convenance…Tu ne t’en rends même pas compte…De toute façon, tu auras oublié dans peu de temps. Tu ne fais que nous faciliter les choses, Caregann… »
Et il oublia. A nouveau, dans son esprit s’entrechoquaient des choses qu’il ne connaissait pas. Des souvenirs qui n’étaient pas à lui. Les siens disparaissaient au fur et à mesure. Geste volontaire de sa part, peut-être.
Peut-être.
Il avait oublié.
Découvre les profils similaires à proximité susceptibles de t'intéresser !